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Ibn Arabi vu par un universitaire espagnol

2012-08-22

Ibn Arabi par Fernando Mora : le grand maître vu par un universitaire espagnol


Auteur d’un ouvrage intitulé Ibn Arabi, vie et enseignements du grand mystique andalou (Editions Kairos, Barcelone), Fernando Mora a été invité à Oran par l’Institut Cervantès pour donner une conférence sur le sujet.


Cet universitaire (Valence), diplômé en philosophie, s’est d’abord intéressé à la mystique en général, et au bouddhisme tibétain en particulier, avant de se lancer dans l’exploration du soufisme musulman, un travail qui a nécessité quatre années de recherches. Ce sont les résultats de cette «quête» motivée par ses rencontres avec des amis de confession musulmane qui ont été synthétisés dans cet ouvrage, non encore traduit, et qui ont été présentés au cours d’une très récente veillée ramadhanesque. Pour mettre en évidence la complexité de la tâche, l’auteur recense près de 400 ouvrages d’importance variable reconnus et attribués au grand maître, ainsi que plusieurs centaines d’autres livres dont la paternité reste douteuse.

Fernando Mora présente séparément Le voyage extérieur et Le voyage intérieur du cheikh Al Akbar, mais explique que malgré les périodes d’isolement et de méditation, ces deux quêtes, «géographique» et «introspective», sont en réalité indissociables, comme le démontrent les révélations survenues dans plusieurs endroits marquants du monde musulman de son époque. Il est né à Murcie le 26 juillet 1165, correspondant au 17e jour du Ramadhan de l’année hégirienne 560. Il a vécu à Séville dès l’âge de 7 ans jusqu’à sa 36e année. Comme tous les grands mystiques, il passe par une période d’insouciance avant de se voir investi par un désir de répondre aux grandes interrogations existentielles.

«Moïse, Jésus et Mahomet lui seraient apparus alors qu’il était en retraite dans un cimetière et lui auraient chacun adressé un message», indique l’écrivain espagnol qui explique, même si l’événement ne fait pas l’unanimité, que c’est cet épisode insolite qui a poussé Averroes (Ibn Rochd) à demander à rencontrer le jeune homme. Le grand médecin et philosophe de l’époque avait exprimé son étonnement de voir un homme entrer dans une retraite spirituelle sans y être préparé, car n’ayant subi aucun enseignement ni apprentissage. On parle alors d’illumination précoce qui poussera Ibn Arabi à établir des relations avec les premiers maîtres du soufisme, tel Youcef El Koumi. Comme Mohamed a clos le cycle prophétique, Ibn Arabi s’est vu, lors d’une révélation à Cordoue en 1190, attribuer le sceau de la sainteté, c’est-à-dire le dernier à recevoir l’intégralité de l’héritage mohamédien.

«L’héritage spirituel que reçoit chaque saint peut être complet ou partiel, mais sera toujours en consonance avec la typologie prophétique dominante», explique l’auteur, en indiquant que, pour sa part, cheikh Al Akbar se déclare «héritier de Jésus, Moïse, Hud et Mahomet.». La première ville du Maghreb que le cheikh visite est Tunis, où il y tissera des relations avec cheikh El Mahdaoui et découvrira «cette dimension intermédiaire où les esprits se matérialisent et le corps devient esprit». A Fès où résident de nombreux soufis, il fait la connaissance de son disciple et compagnon, Badr El Habachi, et atteint «l’état de lumière», la capacité de capter simultanément toutes les directions de l’espace. Ici, l’identification avec le Prophète est frappante.

C’est dans cette même ville qu’il rédigera, en 1197, l’un de ses livres les plus marquants : Kitab al-Isrâ (Le livre du voyage nocturne), en référence à l’expérience vécue par l’envoyé de Dieu. Au tout début du XIIIe siècle, il traversera le détroit de Gibraltar pour la dernière fois de sa vie.

Il passe d’abord à Salé (Maroc) pour saluer cheikh El Koumi, puis, se dirigeant vers Marrakech, il passe par un village appelé aujourd’hui Guisser et c’est là qu’il atteint ce qui est appelé par l’auteur espagnol, «l’état de proximité», c’est-à-dire le dernier grade dans la hiérarchie des saints. Ce n’est donc qu’une fois atteint ce grade suprême qu’il visitera la ville de Béjaïa. Cette halte bougiote est tout aussi importante, car c’est là que, toujours selon le même auteur, «il sera touché par une vision pendant laquelle il se voit célébrer ses noces avec toutes les étoiles du firmament et les lettres de l’alphabet arabe.» Il voyagera ensuite à Tunis pour clore son périple maghrébin, avant de se diriger vers l’Orient. Après plusieurs haltes, il arrive à La Mecque en 1202. Il a alors 38 ans, soit un âge suffisamment mûr pour recevoir l’investiture finale.

«Des expériences telles que celles vécues à Cordoue, Tunis, Fès, Guisser, Béjaïa et, finalement La Mecque font partie d’un itinéraire intérieur qui se déroule en parallèle à l’itinéraire géographique extérieur», indique Fernando Mora pour expliquer ensuite que «tout son vécu antérieur constitue, dans cette perspective, des degrés successifs et bien ordonnés de son approche de la Qaâba, la pierre noire, le centre suprême de la révélation Mohamedienne.» C’est là qu’il rédigera sa grande œuvre, El Foutouhat, suite à une révélation d’une nature particulière, symbolisée par la figure du fateh. «Il faut préciser que le fateh est aussi celui qui rompt les idoles et l’idole fondamentale de tout être humain, indiquait Ibn Arabi, c’est son propre ego.»

L’infatigable voyageur reprend sa route qui le mènera, via Médine et Jérusalem, jusqu’en Anatolie, en passant par Baghdad, Mossoul, Konya. En 1223, il s’installe définitivement à Damas où il décède 17 ans plus tard. «Ibn Arabi a trouvé la mort paisiblement dans son lit», soutient Fernando Mora, s’opposant à une idée reçue selon laquelle le cheikh a été assassiné par des extrémistes. Il révèle, par contre, qu’au cours des siècles, sa tombe est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’elle soit sauvée par le sultan Sélim 1er qui y a érigé une mosquée (Mont Qasiyoun).

C’est durant cette période syrienne qu’il rédigera Fusus Al Hikam. Selon l’universitaire espagnol, «l’œuvre est dédiée à 27 prophètes des trois religions monothéistes, d’Adam jusqu’à Mahomet.» Pour le grand maître, «La vérité se révèle seulement à celui qui a effacé ses traces et a oublié même son nom.» Le voyage est au cœur de son œuvre et de sa vie dédiée à la recherche du «centre spirituel suprême du monde» en traversant les sphères célestes correspondant aux 7 cieux qu’il décrit et dont il associe chacune à un prophète, afin d’en percer les secrets. La Lune pour Adam, Mercure pour Jésus et Jean-Baptiste, Vénus pour Joseph, le Soleil pour Idris, Jupiter pour Moïse (juste après Aaron) et, enfin, Saturne pour Abraham. Ces étapes étant nécessaires, mais l’ascension se poursuit cependant jusqu’à atteindre la «divine présence» avant d’entamer le retour à la vie quotidienne dans le but d’«aider son prochain», condition essentielle pour atteindre pleinement la sainteté.


Djamel Benachour            EL Watan

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