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Auschwitz près de Tlemcen au barrage de Beni Bahdel

2012-10-10

Sous les eaux, un centre de torture


Combien sont-ils ceux qui savent que des prisons coloniales existaient et existent encore sous le barrage de Beni Bahdel, à 40 km au sud-ouest de Tlemcen ?







L’horreur était au quotidien, la détresse, la torture, la mort, l’enfer sous terre et sous les eaux. Terrible à voir, insoutenables à entendre les témoignages de ceux qui sont sortis vivants de ces geôles. C’était presque Auschwitz . Pour bien situer le lieu géographiquement et cadrer historiquement le barrage en question, nous avons eu la chance de rencontrer Bouchenafa Mohamed, aujourd’hui âgé de 92 ans. Il a participé en 1936 à la construction du barrage, dirigée par l’entreprise Campenon-Bernard. Il sera par la suite employé dans les travaux souterrains et deviendra à l’indépendance le directeur du barrage, après le départ des Français. Il nous dira que le barrage a été conçu dans la vallée de Beni Bahdel où confluent deux oueds permanents, le Khemis et la Tafna. Ce qui deviendra par la suite des prisons était en réalité des vidanges de fond qui ont été délaissées, puisque cette activité de nettoyage a été déviée sur la rive droite.

A partir de là, on imagine fort une embouchure d’évacuation d’un barrage servir de lieu d’emprisonnement, sans le strict minimum pour un être humain. Une porte de pas moins 1,5 m2, est la seule voie de passage et de secours. Pour connaître le détail de cette morbide idée de cloîtrer des hommes dans une sorte d’énorme égout, nous avons abordé Bekhtaoui Mohamed, un moudjahid qui a passé 16 longs mois dans ce «trou». Pour lui, la descente aux enfers commence par la torture au lieudit Dar El Boloni, où les lieutenants Ferry et Kar s’employaient à la gégène, à la baignoire et aux morsures de chiens sous la conduite du capitaine Balangue dit «Daba». La zone était militaire, rien de plus. Le supplice de la torture passé, si on en sortait vivant, les tortionnaires jetaient, tel un torchon, ce qui restait de l’être humain dans ces geôles, dont l’une se trouve sur le flanc gauche du barrage et l’autre carrément sous les eaux.

Bekhtaoui arrivera, avec des soupirs et la gorge serrée, à pénétrer dans ses souvenirs atroces pour nous décrire l’ambiance dans ces prisons, il dira : «Nous étions entassés dans des espèces de piaules, nous étions en haillons, sans couverture, dormant sur du foin, sans lumière, sans lueur du jour, avec en guise de toilettes un caisson et un sac. Un chien dans une niche avait de meilleures conditions de vie. Je vois mal comment aujourd’hui on parle seulement d’Hitler et de ses camps de concentration, il ne faut pas nous oublier. Réveillez les mémoires.» Il est vrai que l’état actuel des lieux donne la chair de poule. «On imagine mal, comment on pouvait vivre à plus de 200 dans un espace réduit où on manquait d’oxygène. Que de frères sont morts à nos côtés faute de soins et de secours !», soulignera l’autre moudjahid, Yebdri Belabès, qui a également séjourné dans ces geôles.

Même le soldat Pierre Couette, qui avait passé son service militaire au barrage de Beni Bahdel, avouera dans ses mémoires face à cet enfer qu’il a vécu dans un endroit où l’être humain perd totalement sa valeur : «C’est la terreur entretenue dans ce barrage électrifié, (50 000 volts) qui ceinture le camp.» Enfin, il serait souhaitable que les responsables de ce barrage se débarrassent des carcans et des boulets qui les empêchent de donner libre cours à l’entretien de la mémoire, en permettant de prendre des photos des lieux afin d’enrichir l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération.




S.R.O            EL Watan

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