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La Nouba, une proposition pour un voyage dans la musique andalouse

2012-01-21


La chaîne de la "Nouba"



On ne mesure jamais assez le miracle de la transmission de la musique andalouse à travers les bouleversements survenus dans le monde depuis le 15e siècle, et, particulièrement cette date-charnière de 1492 qui voit Grenade tomber, achevant ainsi la reconquête de l’Andalousie par les rois catholiques, tandis que Christophe Colomb ouvre la porte de l’Amérique et que l’Occident, dès lors, assoit sa domination sur le monde.





L’Inquisition et l’exode andalou des musulmans et des juifs vers le Maghreb, les tentatives de l’empereur Charles Quint d’accaparer totalement cette région, la contre-offensive de l’Empire ottoman vers l’ouest de la Méditerranée, l’apparition de la Course algéroise et ses enjeux géostratégiques, les grandes batailles navales, les famines, les butins, la peste, les tremblements de terre, la colonisation, les déculturations, les Guerres mondiales, la guerre d’indépendance, le délaissement du patrimoine, etc. On ne peut vraiment apprécier la musique andalouse sans considérer qu’elle ait pu survivre à ces énormes événements sur une durée de plus d’un demi-millénaire. On doit même s’étonner que le legs de Zyriab (Mossoul, 789 - Cordoue, 857) qui a codifié cette musique, faisant œuvre de synthèse et d’amélioration, nous soit parvenu, sans doute pas entièrement, ni de manière totalement fidèle, mais cependant dans la forme d’un patrimoine à la fois beau, divers et important.

La transmission de cette musique dans l’état que nous lui connaissons aujourd’hui, est d’autant plus admirable qu’il s’agit d’une musique non écrite, empruntant les chemins du patrimoine oral pour se perpétuer dans le temps et s’étendre dans l’espace. C’est donc le fil humain qui a servi de conducteur, dans une interminable chaîne initiatique entre maîtres et disciples, ces derniers devenant maîtres à leur tour et ainsi de suite… D’où la démarche empruntée par l’exposition «Nouba», consacrée à la musique andalouse et conçue en «hommage aux maîtres». Organisée par le département Patrimoine immatériel de «Tlemcen, 2011, capitale de la culture islamique», elle a occupé les cimaises de cette cité durant un trimestre (sept.-nov. 2011), rencontrant un grand succès populaire. Elle est depuis cette semaine à Alger, au Palais de la culture Moufdi Zakaria, et ce, jusqu’au 9 février 2012.

Conçue à partir d’un scénario de notre confrère Abdelkrim Djilali, elle a mobilisé une dizaine de contributeurs où figurent des spécialistes comme Abdelkader Bendameche, Abdelmadjid Merdaci ou Manuela Cortès Garcia et des praticiens comme Noureddine Saoudi. Sa scénographie, signée Areski Larbi et Djamel Matari, tente d’allier au mieux les principes de visibilité et d’esthétique en vigueur dans le monde, bien qu’ayant été conçue à l’origine pour un autre espace. En tout cas, ce transfert n’a pas altéré le contenu de l’exposition qui reste agréable à visiter du point de vue de l’esthétique, de l’agencement et de la circulation.

Nouba» propose donc un voyage dans la musique andalouse à partir de la chaîne des grands maîtres qui se sont succédé à travers les époques – parfois en coexistant durant la même – et ont joué le rôle de passeurs de ce patrimoine. L’exposition donne à découvrir 47 maîtres, dont 11 rattachés à l’Ecole de Tlemcen, 17 à celle d’Alger et 19 à celle de Constantine. Nous avons compté en outre 21 d’entre eux qui sont nés au 19e siècle et 26 au 20e siècle, le plus éloigné dans le temps étant le Maâlem Mohamed Sfindja, né en 1834 et décédé en 1908. Cela signifie que nous ne disposons d’aucune information sur leurs prédécesseurs depuis l’exode andalou, soit depuis plus de cinq siècles ! Faute d’archives disponibles, la transmission de la musique andalouse, avec ses nombreux maillons manquants, reste un mystère. On se souvient de l’anecdote rapportée dans ces colonnes (Arts & Lettres, El Watan, 17 oct. 2008) dans une contribution de la chanteuse Fazilet Diff : «Lors d’une soirée privée, quelqu’un aurait dit à cheikh El Anka que son interprétation d’une pièce ne respectait pas la règle. Le cheikh lui aurait répondu : ''Que celui qui a reçu l’héritage directement de Ziryab vienne me faire face !''».

L’exposition doit donc se contenter de citer les grandes figures contemporaines, ou presque, de Zyriab auxquelles nous devons des contributions fondatrices en musique ou en textes : Ibn Baja, Aqil Ibn Naçr, Abbas Ibn Firnas, Muqaddam Ibn Wafa Al Qabri, Ahmed Al Tifashi, Ibn Zeydoun, Wallada Bint Al Moustakfi, princesse érudite, poétesse et amante du précédent, et enfin Abou Mediène. Entre ceux-ci et les 47 cheikhs de l’exposition, un vide sidéral qui, certes, nourrit des fantasmes, mais nuit à la connaissance tout en soulignant l’importance vitale de recherches historiques culturelles.

Il faut souligner, de plus, que dans la belle élite artistique algérienne, il ne reste plus que cinq maîtres qui soient parmi nous : Ahmed Serri (né en 1926), Mohamed Darsouni (1927), Mohamed Khaznadji (1929), Mohamed Tahar Fergani (1928) et Hadj Mohamed Ghaffour (1930). C’est dire combien leur présence est précieuse et combien est fragile le lien dont ils sont les insignes dépositaires. C’est dire aussi combien il faut entourer de soutien et de sollicitude leurs efforts de transmission, à l’image d’Ahmed Serri qui vient d’enregistrer une série de CD, contribution émérite à la préservation de ce patrimoine. Signalons que sur les 47 maîtres de l’exposition, on ne peut compter que deux femmes, Cheikha Tetma (1891-1962) et Maalma Yamna (1859-1933). Il faut croire que les portes de la gloire se sont ensuite fermées à la gent féminine. L’exposition a retenu trois maîtres de confession hébraïque : Maâlem Chaouel (Saül) Durand, dit Mouzino (1865-1928), Edmond Nathan Yafil (1874-1928) et Raymond Leyris (1916-1961). En ne signalant pas leur origine, d’ailleurs évidente par leurs noms, les organisateurs ont centré le propos sur leur apport artistique, démentant avec élégance qu’il ne soit pas reconnu en Algérie.

Ont-ils oublié des noms de cheikhs ? On pourrait peut-être citer quelques uns qui auraient éventuellement pu prétendre (ou qui prétendent, ou dont les ayants droit prétendent) à figurer dans cette galerie. Mais, outre que cela n’a jamais existé dans le genre de système institutionnel de hiérarchisation, type académie, les rédacteurs des textes de l’exposition ont pris la précaution de citer, dans la biographie des «nominés», de nombreux autres noms dont le talent est ainsi mis en valeur. Sinon, faute de compétence pour trancher, il semble qu’ils aient opéré ainsi un choix raisonné et raisonnable. Les maîtres cités disposent bien d’une notoriété et d’une reconnaissance qui s’étendent à ce jour.

De cette passionnante galerie d’itinéraires, il ressort que les maîtres de la musique andalouse ne se sont pas contentés de transmettre en l’état. Inévitablement, ils ont dû composer avec les «trous» du patrimoine antérieur et les altérations dues aux transmissions successives. Ils ont dû aussi adapter leurs interprétations et styles aux goûts et aux conditions de leur époque et, étant artistes avant tout, laisser leur créativité donner un ton particulier aux pièces anciennes. Seules des recherches de musicologie pourraient un jour trancher sur ces questions.

Les éminentes personnalités qui, sans être des maîtres, se sont consacrées ardemment à l’enseignement et à la transmission, ont vu leur rôle honoré à travers la biographie de huit d’entre eux. Musiciens, mais avant tout pédagogues, dirigeants ou animateurs, parfois aussi mécènes, ces «instituteurs de la musique andalouse» méritaient cette présence, même si l’on peut regretter que les associations les plus anciennes n’aient pas occupé un panneau de l’exposition. A-t-on voulu éviter des querelles de minaret ? Ce sont ces creusets de résistance à l’acculturation qui ont permis la préservation, vaille que vaille, de ce patrimoine. Sans les associations, les maîtres n’auraient pas pu voir le jour. Cependant, les biographies de chacun d’entre eux soulignent les associations qui les ont initiés ou qu’ils ont créées ou animées.

Le parcours de l’exposition présente, en préambule, de nombreux éléments de connaissance de ce patrimoine en le situant dans son contexte historique et géographique d’origine, en présentant des graphismes et des tableaux explicitant des concepts-clés comme celui de la nouba (définition, structures…), en dressant un inventaire des pièces existantes et de celles données comme perdues… L’exposition comprend en outre un volet instrumental matérialisé par des instruments anciens et des informations sur la typologie des instruments utilisés. Plusieurs découvertes attendent les visiteurs, comme les informations sur les tentatives de transcription musicale, les recherches effectuées, ou encore le caractère original de la musique andalouse maghrébine. Tous les lycées devraient organiser des visites de cette exposition, mais ils semblent préoccupés par d’autres questions ! «Nouba» est cependant une exposition enrichissante pour toute personne en quête de «vraies richesses».

Aux origines...

Historiquement, cette musique millénaire représente une mosaïque de styles venus d’horizons culturels différents, des prémices du chant arabe ancien jusqu’au chant élaboré de la cour de Baghdad, à la grande nouba actuelle. C’est le résultat d’un long travail qui a fédéré des générations de musiciens et de poètes sur les deux rives de l’Occident musulman.

La musique qui s’écoutait à Al Andalus pendant les premières années de la présence musulmane était un mélange de chants chrétiens wisigoths, arabes et berbères… Ces chants devinrent une musique plus épurée, reflet fidèle de ce que l’on écoutait dans les cours omeyyades et abbassides. Plus tard, une partie des poèmes chantés furent pris du Kitab Al Aghani (Le livre des chants) du persan Al Isfahani (Isfahan 897- Baghdad 967) pour l’acquisition duquel le khalife de Cordoue, El Hakam II, aurait offert à l’auteur mille monnaies en or.

Les sources documentaires arabes montrent que la musique d’Al Andalus du début de l’émirat de Cordoue était profondément enracinée dans la tradition musicale arabe de l’Ecole classique du Hijaz, de l’école Omeyyade et de l’école Abbasside. L’influence de la culture de l’Orient fut déterminante dans le processus d’acculturation de l’Occident musulman et dans la création d’une nouvelle culture musicale.
(Source : Catalogue de l’exposition «Nouba»).

Legendaire Zyriab :

A Cordoue, l’accueil que reçoit Ziryab est à la hauteur de sa réputation et de son talent. Il entre bientôt dans l’intimité du khalife et est comblé de ses bienfaits. Il devient l’indiscutable référence en matière de bon goût et de savoir-vivre.

Sous son influence, les Andalous transforment leurs usages domestiques, leurs coutumes, leur mobilier et leur cuisine. Ils adoptent de nouvelles modes vestimentaires, ils s’habillent avec élégance et se parfument avec subtilité. Ils s’imprègnent de nouveaux plats et de nouvelles pâtisseries.

Mais Ziryab est avant tout musicien. Doué d’une mémoire prodigieuse, il sait par cœur plus de dix mille chansons, aghâni, avec leurs airs, alhân. Parmi les réformes dont il est l’auteur, outre les innovations qu’il apporte a son oud, il remplace l’ancien plectre, midhrâb, de bois, par un autre, découpé dans une plume d’aigle, afin de rendre le jeu plus aisé et d’enrichir l’intensité des sons.

Il invente plusieurs procédés p&pédagogiques relatifs à l’enseignement de la musique et du chant selon une méthode rationnelle opérant par degrés. A travers son «Conservatoire» de musique et ses élèves qui compteront parmi les gloires d’Al Andalus, tous les aspects de cet art atteignent un développement sans précédent. (Source : Idem).


Ameziane Farhani            EL Watan

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